EDITORIAL
SOYONS SERIEUX !
Un régime politique, c’est comme un baril de pétrole : plus il est vide, plus il
fait du bruit. Ainsi, contre toute apparence, le vide remplit, occupe de
l’espace, surtout dans les dictatures qui monopolisent l’accès aux médias en
interdisant l’expression pluraliste des opinions.
Cette inanité sonore remplit donc une fonction idéologique précise : interdire
le vrai débat en mettant artificiellement sur la place publique de fausses
problématiques se parant de tous les signes extérieurs de sérieux.
Ainsi en est-il du dernier numéro de l’émission « Gros Plan » durant laquelle le
téléspectateur a eu droit à une pénible séance de danse du ventre et de langue
de bois. Le présentateur lui-même ne s’y est pas trompé, qui remerciait son
invité en lui souhaitant « bon vent ! »
La platitude des propos, conjuguée à quelques petites insinuations
malveillantes, le tout assaisonné d’un culte du chef qui n’étonne personne, tout
cela nous amène à nous poser une question : quelle malédiction frappe donc le
téléspectateur djiboutien pour être obligé de voir défiler certains clones
pathétiques et bouffons boulimiques plus préoccupés à justifier leurs positions
qu’à expliquer une situation ? Pourquoi cherche-t-on à faire croire au citoyen
que la lutte entre les générations est devenue le moteur de la vie politique
nationale, au mépris de toutes les formes d’intolérable injustice ?
Cette version locale, pauvre en matière grise, de la « fin des idéologies »,
constitue le fondement du parti au pouvoir en même temps que notre malédiction
commune : un régime qui n’a que la bouffe comme programme politique et
l’esbroufe comme méthode de gouvernement n’a, par définition, aucun intérêt à
susciter un vrai débat d’idées sur les vrais problèmes de société.
Or il y a de quoi débattre, il y a des thèmes méritant réelle réflexion, qui
concernent la vie et les préoccupations quotidiennes de nos concitoyens.
A l’heure où une polémique s’engage à la suite du Congrès de l’Union
Djiboutienne du Travail (UDT), c’est la situation sociale qui vient à l’esprit :
LA CRISE ou plus exactement les moyens d’en sortir. Car ses origines sont
connues, l’effort de guerre (?) multiplié par une gestion aussi mauvaise
qu’opaque.
Quant aux remèdes, tel ministre a le droit (il ne peut en être autrement)
d’applaudir des deux mains la conception miraculeuse de son chef qui considère
que la survie passe par l’agropastoral. C’est court même si c’était vrai !
La fin du conflit devait normalement avoir une incidence positive sur le niveau
de vie des ménages djiboutiens. Or, les retards de salaire s’accumulent, comme
volontairement organisés puisque, de l’avis même de certains responsables
concernés, ce ne sont pas les liquidités qui font défaut. Un impôt dit
patriotique, que plus rien ne justifie, continue pour sa part, sous une autre
appellation, à ponctionner les maigres ressources des rares salariés et des
entreprises survivantes.
Le Programme d’Ajustement Structurel (P.A.S.) au chevet du malade ne produit
pour le moment aucun miracle et pour cause : les effets négatifs du remède,
notamment son coût social, sont nettement plus lourds que la prétendue
restauration des grands équilibres.
En fait, il n’y a pas de remède miracle. Et ce n’est certainement pas par la
méthode Coué actuellement choisie que le régime convaincra que son bilan est
positif.
« La démocratie, c’est aussi le droit institutionnel de dire des bêtises » :
cette sentence de Mitterrand prend tout son relief à Djibouti, surtout lorsque
l’inanité sonore prétend incarner une nouvelle génération, mais dont l’apport au
développement du pays se réduit pour le moment à l’animation d’un fan-club
sonnant et trébuchant.
Seule condition d’adhésion pour être accepté dans cette secte nomenclatrice :
renier un idéal pour lequel tant de combattants sont morts et démentir une
réalité politique et sociale qui contribue activement à entretenir la misère
devenue générale.